Face à la nuit, on dit d’abord : il n’y a rien. Puis on remarque les étoiles. Il y a donc quelques choses. Elles sont des points fort distants. Toutes les choses sont des nuages : amas de galaxies, planètes, objets, constituants de chaque atome… Elles sont immenses et creuses, hétéroclites, éparpillées. Et moi-même, que suis-je d’autre qu’un nuage de cellules et d’instants, de mots et de maux, de souvenirs et d’idées ? Sans doute toute ces choses sont elles liées. Mais leurs liens, que sont-ils d’autre que des nuages ? Espace, temps , causalité, jeu, langage, liberté : les dimensions mêmes des choses sont des nuages, comme des poussières de Cantor.
La réduction relativiste découle de la notion d’espace-temps fomentée par Einstein. S’il n’y a pas plus d’espace que de temps de référence absolus, indépendants l’un de l’autre et des corps contenus, chaque point de l’espace a son temps propre. Plus qu’une explosion du temps en autant de point que l’espace, Einstein a transformé tous les points en temps. Il a esquissé l’idée vertigineuse d’un monde où chaque point serait un temps propre. D’un univers impensable, peut-être, où tout serait temps, voire plus que temps, puisque chaque chose serait le jeu chaotique d’une infinité de temps tous distincts, et tous également pertinents. Le temps prend sur l’espace la revanche du chaos. Einstein procède avec le monde comme Dieu avec Babel. Sans suite, sans cesse, les sons à l’infini occupent point par point l’immensité du silence. Le monde ne s’étend plus, il s’entend, comme un concert de masse où chacun joue pour soi, cacophonie des temps, de l’infime à l’infini. Le seul gain pour l’espoir est que chaque homme y figure comme la source d’un temps.
L’espace, peu à peu, achève de disparaître : nous entrons, par force ou par fuite, dans l’ère du temps. Notre temps à ceci de singulier que tout, peu à peu, devient du temps. Nous vivons le temps du temps, le temps étrange où tout, ou presque, ne sera bientôt plus que du temps.
Nous avons des raisons de n’avoir ou de n’être que du temps. Car nous avons connu, depuis l’âge moderne, six grandes réductions de l’espace au temps. D’abord indépendantes, elles sont en train de s’ajointer en une ère où nous devrons bien vivre : l’ère du néant, l’hypercapitalisme.
La réduction géotechnique est un mouvement mondial de rétrécissement de l’espace, qui a débuté à l’age moderne et qui parvient aujourd’hui à la quasi disparition de l’espace. Ce mouvement procède par diminution progressive du temps nécessaire au parcours de l’espace connu, et s’impose, de toute la force de ses perpétuelles innovations techniques, aux sociétés les plus diverses et les plus éloignées. De l’apparition de l’homme à la Renaissance, l’espèce humaine a connu une très longue phase d’expansion : elle s’est répandue sur le globe en se diversifiant. Des rameaux divergents se sont oubliés. Au tournant du XVIème siècle, le mouvement s’inverse. La redécouverte de l’Amérique, préparant le commerce triangulaire et les colonisations, connecte les continents, impose des accélérations, tisse peu à peu un monde unique en voie de restriction. L’actuelle globalisation, avec l’unification commerciale, l’ubiquité due à la portabilité et l’instantanéité due à la connectibilité, achève ce processus multiséculaire : Internet fait du monde un livre unique aux pages sans épaisseur. Parmi tous les mondes possibles, Internet a choisi pour nous le plus désespérément plat. La société du spectacle, techniquement refroidie, est encore plus mince : le monde qui vient est un écran plat. Il ne nous laisse qu’une seule alternative : n’être plus qu’un site ou mourir, paraître ou disparaître, être du temps, ou ne plus être.
L’existence est l’art du temps
10 mars 2012
Comment exister, si rien n’existe ? Quel espace rallier en dehors de l’espace ? Pour exister dans le vide de l’espace, il suffit d’être le temps.
L’espace n’est rien. L’espace est le rien, car il est presque infiniment vide. Toute l’existence est donc dans le presque, dans l’anomalie, l’erreur d’exister. Car l’existence est une erreur du vide, comme une étoile, dans le noir infini de nos nuits.
L’existence est une série de points dans l’espace : ils n’occupent pas l’espace, ils ne sont pas spatiaux, ils sont temporels. L’existence est un nuage, un jeu d’instants. Sensations, souvenirs, tons, vécus, regards, ambiances. Chacun de ces points est un monde, et chacun de nous, une fédération de mondes. Je ne suis rien qu’un jeu d’instants.
C’est ainsi que nous sommes le temps. Cette existence nous allie aux choses, car nous les sommes. Les choses sont le temps de les faire, de les vivre. Scintillances, miroitements. L’existence est la lumière du temps.
INEXISTENCE 1 : La chose s’en va.
23 février 2012
Les choses existent-elles encore, ou bien ont-elles déjà disparu ?
Dans certains cas, comme l’éducation, la psychologie, les soins de santé, un travail ne serait efficace (ou rentable) que s’il échoue, en sorte de rendre le client, ou le patient plus dépendant d’un service plus régulier. Telle serait la différence entre la marchandise et le service. Celui qui achète une marchandise part avec, et la consomme : il aurait tout d’un coup. Celui qui achète un service s’abonne en sorte qu’il paye régulièrement un quelque chose qu’il n’aura jamais tout entier.
Un service, ce serait une marchandise infinie, livrée pièce par pièce. Acheter un service ; ce serait payer toujours pour n’avoir finalement jamais. L’objet devient une collection à jamais incomplète, comme la santé, l’information ou la culture, des idéaux inaccessibles.
Les nouvelles choses sont à l’horizon : nous les longeons comme un rivage, comme un infiniment rien.