Interview d’Ella Balaert dans “un jour tout neuf” demain matin 10 mai à 5h10

pour les renseignements et/ou le podcast:

http://www.franceinter.fr/emission-emmenez-moi-a-nohant-chez-george-sand-avec-ella-balaert

Un petit extrait du dernier livre de Balaert, pour se plonger dans la perplexité :

«  - Voyez comment le théâtre vint à Nohant. C’était par une nuit comme celle-ci, fantastique et glacée. La famille joue, une charade, puis une autre, puis un pantomime et une saynète, pour s’amuser. Le temps passe sans qu’on s’en aperçoive. On se grime, on se déguise avec les tissus qu’on a sous la main. Le seul public est un petit chien, et le reflet des six personnes dans une glace…. Ça ne vous rappelle rien ?

La glace ! Le miroir ! Rappelez-vous cette scène que décrit Sand dans Histoire de ma vie, et que je vous ai racontée, tout à l’heure: la petite Aurore joue avec son lapin, devant une psyché qui lui renvoie leurs images, ce qui lui donne à penser qu’elle est double. »

Théâtre et miroirs sont des plans, bien sûr. Des plans de réalité. Mais des plans où d’autres plans se reflètent. Se réfléchissent. Se multiplient. L’infini ne s’étend pas, il rayonne. Le moindre double jeu articule des mondes. Toute relation, peut-être, est jeu d’image, reproduction, reflet. Maya disent les hindous, pour nommer la déesse de l’illusion ; mais son pouvoir sans limite n’est pas dans la fausseté : il est dans le lacis, dans le labyrinthe infini où les reflets s’enchevêtrent. J’ai bien peur qu’il faille voir ainsi n’importe quel monde, à commencer par nous-mêmes.

En savoir plus sur ce livre

Aimez-vous tout l’amour ? Savez-vous n’opposer aucune de ses formes ? Savez-vous rire de ceux qui le jugent faiblesse, mièvrerie, péché, excès, délire ? Savez-vous le faire sans culpabilité ?

Pour le savoir, méditez le cas Sand, telle que nous la décrit Ella Balaert :

« C’est alors que je vois Sand apparaître à la fenêtre du pavillon, cheveux en bataille, cernes bleutés sous ses yeux brillants, chemise ouverte sur une gorge épanouie, marbrée de roses morsures et de pinçons coquins. Elle baille et étire ses bras blancs et pleins :

- Ah, quelle admirable nuit ! Que d’étoiles ! Que de parfums ! Sens-tu les tilleuls, mon bon Balandard ? Et les lilas ? Elle peut dire ce qu’elle veut, la Rumeur, je m’en bats l’œil. Je ne l’écoute pas. Les cancans, je m’en fous. Eh bien oui, j’ai aimé. Et alors ? Qu’y a-t-il de plus constant dans notre vie que l’amour, sous toutes ses formes ? L’amour est notre vie même.  Oui, j’ai plié sous les assauts léonins d’amants fougueux, enragés, embrasés, oui, j’ai mordu, j’ai griffé et je l’ai été moi-même tout autant. Je n’en ai aucune honte. L’union complète de la femme et de l’homme est une sainte chose. On laisse impunément des hommes violents violer leurs épouses dans le mariage, et on condamne ceux qui s’aiment, corps et âme, sous prétexte qu’ils ne sont pas mariés ? Ah, Stéphane Ajasson de Grandsagne, Jules Sandeau, Alfred de Musset, Pietro Pagello, Michel de Bourges, Charles Didier, Pierre  Bocage, Félicien Malefille,  Frédéric Chopin, Victor Borie, Hermann Müller-Strübing, Alexandre Manceau et d’autres encore, que j’aime à prononcer vos noms, mes amants. »

En savoir plus sur ce livre :  http://ellabalaert.wordpress.com/

Créer serait devenir style.

14 décembre 2011

L’œuvre, pour être œuvre, doit être dans ses moindres parties, analogue à la vie. Une phrase d’écrivain est une vie, et sa chute une mort. Elle se doit d’être, comme elle, imprévisible et inévitable, en un mot, fatale. Ou lapidaire, comme la pierre qui, en plein vol, se sait lancée.

Le style est le dénuement de la création. Son prime ralliement au réel, qui la rend capable de faire du réel dans le réel. Pour ainsi dire, mieux que lui. Le style trouble les mots et troue le monde, car c’est en les traversant sans égard qu’il impose l’être au réel, et inflige le réel au langage. C’est donc lui qui permet à la création d’avoir son être dans le réel, c’est-à-dire d’exister.

Le style, c’est le réel qui s’ajoute à la pensée pure. Le réel qui se produit en elle et l’empêche à jamais de ne se produire qu’en elle. Le réel qui entre dans la pensée en sorte que la pensée sorte de la pensée. Le style est ce qui sauve la pensée d’elle même. Car la pensée, par elle-même, ne peut qu’être, ni plus ni moins. Or il ne suffit pas d’être pour exister. Ni même d’avoir conscience d’être. Car, lorsque je suis, si conscient que j’en puisse être, je ne suis jamais qu’un être. Je pense prouve seulement que je suis, nullement que j’existe, puisque la pensée pure suffit à me donner l’impalpable évidence de mon être, sans rien pouvoir lui ajouter de réel.

Il suffit d’une phrase, parfois, pour dissiper notre sentiment de réalité. Or, dans Pseudo, Ella Balaert les multiplie, et l’on se déprend mal de l’impression que, certes, tout est comme avant, et pourtant plus rien n’est réel.

« Par la vitre de l’écran, la vue est splendide. »

Pourquoi le monde, si soudainement, peut-il s’effondrer ? Parce qu’il est né des mots, comme le désir, et comme au fond chacun de nous :

« J’espère que tu sentiras à l’aise dans cette identité ! En tout cas, ce n’est pas facile, de choisir un nom de personnage. J’imagine que c’est un peu comme choisir  le prénom d’un enfant, non ? »

Avec cette origine, cette nature, on n’a plus qu’à jouer. Plaire est séduire. Etre est simuler. Tout le réel est dans le mot :

« Ce ne sont que des mots, Jeanne ! De simples mots ! Nous sommes vivantes mais Eva n’est qu’un mot, le mot Eva. Sophie ne parlerait pas ainsi de personnes réelles.   Nous imaginons la famille fictive d’un personnage, un être même pas de papier, puisqu’il ne vit que dans les messages que nous adressons à Ulysse. Quelque chose de purement virtuel. »

Il se peut fort bien que derrière, ou dessous, au cœur des choses ou des êtres, il n’y ait rien :

« J’ai fait une recherche Internet à son nom : rien. Rien du tout. Même sur Facebook !»

Alors, évidemment, on ne sait plus très bien qui existe et qui n’existe pas dans le grand jeu de masques et bergamasques, le grand théâtre abracadabrantesque, où toutes nos illusions se coalisent pour prendre la forme et le poids du réel. Mais qu’importe au fond, si vivre, c’est jouer ?

 « Yves est un souvenir, Ulysse est une illusion. Mais il a des lettres, et il est drôle. Alors amuse-toi, amusons-nous ! »

Lorsque l’on a le panache et le style, la réalité est de ces choses qu’il faut savoir parier et perdre. Peut-être est-ce la seule manière d’alléger l’existence. Qui ne donnerait pas le réel pour avoir l’innocence ?