Cette affirmation de l’inexistence de Dieu est en effet la seule qui soit vraiment respectueuse de la question de Dieu.

Certes les adeptes d’un Dieu unique seront d’abord choqués, mais ils comprendront vite, s’ils placent assez haut le respect dû à Dieu, qu’aucune phrase ne saurait avoir la prétention de le résumer. On ne saurait donc en parler que négativement : Dieu n’est pas matériel, pas limité, etc. Il est au-delà de l’existence : s’il est vraiment infini, il n’existe pas. C’est la voie de la théologie négative, la seule qui mène, depuis Averroès, Maïmonide et Abélard, au dialogue et à la paix des civilisations.

Du Rig-Véda au Chan, de Lao Tseu à Nagarjuna, les pensées de l’Asie peuvent l’admettre sans effort, car elles supposent une inexistence primordiale, que l’on quitte peu, et vers laquelle il faut savoir revenir. Les mythologies du chaos initial, comme les cultes de la nature, peuvent y souscrire en entendant la formule comme une diffusion maximale du divin, si voisine d’une dilution.

Paradoxalement, ce sont les athées qui ont à fournir le plus grand effort pour accepter la phrase. Car il est vite clair qu’elle ne nous débarrasse nullement de la question de Dieu. Rien de plus patent, de plus universel, et donc de plus réel que la croyance. Donc l’inexistence de Dieu ne l’empêche nullement d’exister. L’inexistence est le mode d’existence de Dieu.

Où est-elle, ma vraie famille, et qui en fait partie ? Qui est ma mère et laquelle est-ce, au fond? Au-delà des habitudes, au-delà des évidences, combien avons-nous de frères ? Car enfin avons-nous une mère ou plusieurs mères ?

Notre mère semble la cause, presque unique, de notre existence, dont le père ne serait qu’une cause symbolique, puisqu’elle a fait le travail de notre existence. Mais était-elle seule ? Combien étaient-elles ? Qu’aurait créé ma mère, en me mettant au monde, sans le concours, toujours précédent, toujours nourricier, de mes deux autres mères, de nos deux mères à tous, qui sont la terre et la langue ? Que m’aurait-elle donné à manger, que m’aurait-elle donné à dire ? Nul homme n’aurait pu exister sans le concours, l’alliance de ses trois mères.

Que la terre soit mère, tous les peuples l’on dit, l’ont narré, l’ont écrit dès qu’ils ont pu le faire, et ce qui le leur a permis, c’est la langue. Or cette origine, double et si commune, change tout, car si tous les hommes ont trois mères, la leur, la terre et la langue, ils sont tous frères.

Et n’opposons pas trop vite la terre qui unit aux langues qui séparent, car toutes les langues sont filles les unes des autres. Dieu lui-même ne peut rien contre Babel, la terre qui monte au ciel. Car tous les mots d’une langue remontent, de proche en proche, à des mots d’autres langues.

Et parmi eux, notre famille : nos noms, nos prénoms, nos surnoms, qui sont des mots comme les autres. Tous les noms propres, à l’origine, sont des noms communs. Toutes les familles du monde sont donc tressées ensemble avec toutes les familles de mots, toute la langue en un mot, ce trésor commun qui conserve à jamais l’adresse de chacun et la pensée de tous.

L’étymologie est donc la clef des généalogies : le sens est le secret de l’arbre. Le sens du sens, qui est un sens de la famille, un sens de l’origine, un sens commun. Car tout cela remonte nécessairement à la protolangue balbutiante des premiers humains de la terre. Voila pourquoi tous les mots, tous les hommes ont un air de famille.

On comprend mieux Platon. Car tous les mots peuvent être riches, et tous les hommes fiers d’avoir en eux, d’avoir entre eux, ce rien de lien dont Platon définissait ses Idées : un air de famille.

On comprend mieux Jésus refusant de voir sa famille, juste avant sa mort. L’espoir suppose parfois une leçon terrible. Aussi dure à donner qu’à recevoir.

Ma famille, c’est tous les hommes.

Et si le plus grand de tous les infinis était un devoir ?

Il y a bien des infinis, rien qu’en mathématiques. Certains sont égaux, et d’autres sont plus grands, paraît-il. Mais le plus grand des infinis mathématiques est loin de contenir tout, puisqu’il ne se compose que d’espace, de points ou de nombres, et laisse donc en dehors de lui tout ce qui excède l’abstraction des objets mathématiques.

Le Dieu des monothéismes est un formidable infini, qui serait capable de créer le monde en son entier ; mais justement : il aurait pour dehors le monde créé, et resterait donc un infini limité par la finitude, par toutes les finitudes qui lui restent extérieures.

Le Dieu de Spinoza est sans doute un des infinis les plus immenses, puisque qu’il comporte une infinité d’attributs qui sont eux-mêmes infinis. Quoi de plus grand que l’infini à la puissance infinie ? En un sens, cet infini est tout, un tout sans dehors, et donc sans limite externe : tout est en lui. Mais n’y a-t-il pas plus grand que tout ? Et donc un infini plus grand que l’infiniment infini ?

Tant que l’on conserve la genèse spinoziste de l’infini, le Dieu de Spinoza est l’infini le plus grand. Mais si l’on trouvait une autre genèse, à la fois plus simple et plus puissante, on pourrait-on apercevoir un infini plus grand encore ? En effet Spinoza engendre l’idée d’infini par addition d’espace: l’infini est ce qui est plus grand que toute chose finie donnée, comme un objet débordant chaque fois de boites toujours plus grandes. L’infini s’engendre par une série d’inclusions croissantes et toujours déjouées.

Mais on peut aussi accéder à l’infini, à un tout autre infini, bien plus grand, par soustraction des frontières, par la suppression des limites. On obtient alors tout, et quelque chose en plus, comme un esprit commun, qui va au delà de la continuité rétablie, et qui est de l’ordre de la communauté retrouvée, de la nourriture retrouvée pour l’exigence de justice sociale, du sens de la nature et des biens publics comme inappropriables, comme irréductibles à la propriété privée exclusive et privative. S’ouvre alors l’infini d’Anaximandre, de Parménide et d’Héraclite, qui exposèrent l’immense, mais plus encore celui de Jésus, Nagarjuna et Rousseau, qui l’exposèrent aux peuples comme un devoir. Combien d’hommes, combien de partageux comme les défricheurs niveleurs de Winstanley, ou les paysans sans terre du sous-commandant Marcos ont-ils écrit l’histoire lumineuse de cet infini entre tous le plus grand : l’illimité ?

La tâche de notre sous-commandant, il est vrai, était facilitée par sa langue : l’espagnol dispose en effet d’un mot pour dire « arracher les clôtures » : desalambrar. Le plus infini de tous les infinis, l’illimité, est un devoir. On rejoint, en un sens, Levinas, mais ici, ce n’est pas l’autre qui appelle et me rend sujet, c’est l’infini. Et son appel, l’illimité, est le devoir lui-même. Les territoires du vide, les sites métaphysiques, les paysages de l’infini, me montrent, avec la terre nue,  l’étendue sans limite de ma responsabilité.

Face à la mer ou la pyramide, face au désert, au labyrinthe, dans la forêt sans fin comme dans la nuit sans lune, l’homme se sent bien petit ; mais n’est-ce pas justement ce qui fait sa grandeur ?

Prenez Pascal, prenez Descartes, pour une fois convergents : ces lieux métaphysiques nous font sentir en nous une valeur, qui est chez Pascal la dignité de notre pensée, et chez Descartes l’étendue de notre liberté. Les croyants prendront ces indices d’infini comme des preuves de notre origine divine, et les autres comme des preuves de ce que nous pouvons être. Concluons donc qu’ils sont pour tous des preuves de l’infini commun. Car, que l’infini soit divin ou humain, qu’importe au fond, s’il s’agit seulement de comprendre qu’il est commun?

En effet, Pascal a oublié un infini, et le premier sans doute. Car il n’y a pas seulement l’infiniment petit ,avec ces particules qui suggèrent ma petitesse d’être fini, et l’infiniment grand, avec ces galaxies qui suggèrent la grandeur de Dieu. Il y a le troisième infini, celui qui est aussi réel que commun : l’univers qui les englobe, et où il nous faut bien vivre ensemble, un univers qui est donc à tous, et où l’on cherche en vain une raison pour laquelle telle ou telle de ses parties serait la propriété exclusive de telle ou telle personne privée.

Il y a comme une communauté de l’infini, un sens commun de l’infini, qui est un sens de l’infini commun, et qui traverse les religions comme les athéismes, puisque qu’il nous est aussi commun que l’univers. Tout est un, tout est commun, telle est la vieille définition qu’Héraclite, parmi les tous premiers philosophes, donnait de ce troisième infini, plus infini encore que les deux autres, puisqu’il les contient, que nous y vivons tous, et qu’il nous attend encore.

Créer, ce n’est pas faire quelque chose, mais produire le monde par une existence. Loin de nous cette piètre pensée de produire à nous seul notre propre existence. Notre désir est que, du simple fait que nous sommes, tout soit. Notre cogito sera un Fiat. Nous nous installerons délicieusement à la place de Dieu. Nous ferons mieux que lui, parce que nous sommes sans haine. Nous seuls saurons aimer sans tri.

A quoi bon ce désir d’être Dieu, dans le monde en vigueur ? La vraie question est inverse : est-il monde qui vaille sans ce désir d’être Dieu ? Le désir n’est pas concupiscence passive face à une pauvre chose du monde en l’état. Le vrai désir est création de son objet. Désirer, c’est créer le monde qui manque. Non pas par adjonction, mais par subversion. Il ne s’agit pas d’ajouter, ou d’opposer à l’ambiant quelque aérolithe, mais de se faire interstitiel. De s’installer résolument dans le milieu des choses, dans leurs frontières mouvantes et troubles, afin de leur fomenter un avenir au sein même de leurs contradictions. Une œuvre est possible n’importe où.

Chaque lieu est gros d’une œuvre. Elle n’attend qu’un rien pour éclore .L’artiste n’est pas l’introducteur, mais l’accoucheur. Il n’est pas l’éclairage factice et surplombant qui sourdrait d’un dehors, mais l’éclatement même qui couve en tout lieu. L’art n’est que l’éclat des choses. Ainsi s’entend enfin que le beau soit autant naturel qu’artificiel, puisque l’artifice de l’art n’est qu’assistance à la contrariété naturelle.