Créer, c’est rire de la mort
29 novembre 2011
La création est fatale, à la fois vive, définitive et définitivement mortelle. C’est pourquoi elle culmine, si souvent dans le rire. Le créateur, seul, sait rire de tout, et par là rejoindre tous les autres. Car lui seul parvient à se moquer du réel autant qu’il se moque de nous: éperdument.
Mais pourquoi se rit-il du réel ? Est-ce que, créant lui-même du réel, il cesse un peu d’en dépendre pour exister ? Ou qu’il existe au point de ne plus souhaiter subsister à tout prix ? ou que le réel ne peut plus rien contre lui que la mort, cette mort précisément qui le fait créer et exister?
Seul, le créateur rit de la mort au point de rire de tout, jusqu’au néant, jusqu’au mal qui prétend le détruire.
Politzer aux mains de la Gestapo, lorsqu’un officier lui proposa de vivre, et même dans le luxe, pour peu qu’il rédige désormais de la propagande nazie, partit d’un immense éclat de rire. A l’aube suivante, il était fusillé.
Max Jacob, qui devait lui aussi périr dans les camps pour avoir refusé le port de l’étoile jaune, savait rire, en poète. En 1942, il écrivit à Guillevic :
« J’suis l’bouquet,
J’suis l’bouquet,
J’suis l’bouc émissaire. ».
L’existence que l’on gagne en créant va jusqu’à savoir mourir.
Seul
le créateur demeure
seul.
Faut-il demeurer dans la beauté des choses, ou prendre garde à leur douceur ? S’indigner, soit; mais comment récuser tout le confort du monde ? Ne suffit-il pas d’y croire pour être sûr de s’y voir heureux ? Ne puis-je au fond accepter que l’on me prive de ma vie, pour peu que l’on me donne, en fait ou en rêve, une part suffisante de la vie des autres ? Pourquoi faudrait-il refuser le monde ? Parce que, dès qu’on l’accepte, inexorablement, le monde glisse dans le néant. Car aussitôt ceux qui dominent peuvent à leur guise pressurer le temps de nos vies, et nous jeter ensuite, comme un emballage vide. Rêver son bonheur, s’est se contenter d’être le déchet de sa propre existence. Le monde est le bonheur du résidu. Pour peu qu’on lui prête la pensée, le relief du repas pourrait bien se réjouir d’avoir participé à un festin si réussi.
Le monde est un rien fondé sur le néant. Un néant qui le mine et m’attend. Car l’oubli le plus parfait réside dans la destruction pure et simple. Sous la promesse la plus plaisante, tout monde a un envers sinistre, qui consiste à livrer le réel au néant. L’exploitation et l’angoisse, la vacuité et l’évidement convergent en un même non-être. Trou noir du capital ? Autodestruction comme anéantissement ? Lorsque nos techniques deviendront capables de procurer ce qui plait, comme de supprimer ce qui déplait, quel sera le prix humain d’une rentabilité si parfaite? Osons regarder en face ce néant, qui tire les ficelles du monde : lui seul peut garantir que tout sera plaisant, car le reste sera détruit; et tirons-en la conséquence indignée.
Internet et dépendance: la parabole de Balaert
14 juin 2011
Toute assistance intelligente instaure une dépendance fatale. Ella Balaert, dans sa nouvelle « la vie sans souci de Sir Thomson » montre comment une assistance parfaite, complète, serait une dépossession totale. Une aliénation. Car l’assistance totale s’empare grain à grain de la vie pour la remplacer par un spectacle. Quitte à choquer le philosophe, Ella Balaert propose de nommer « ataraxie » cet état ultime de l’assisté devenu le simple assistant de sa propre vie.
Sir Thomson est l’homme pressé qui embauche Jérôme pour lui faire des comptes rendus concernant l’actualité: ” A présent, Sir Thomson est un homme heureux. Il ne dit rien, il ne fait rien. (…) Jérôme lui raconte la vie. Celle des grands et des petits, celle qui fut, celle qui pourrait être, celle qu’on voit dans les livres et celle qui passe dans la rue, la vie des autres et la sienne, sa propre vie, son histoire, son nom, Sir Thomson. Il lui raconte les couleurs, les odeurs, les musiques; il lui raconte le temps, les gestes qu’il accomplit, les mouvements de son corps et ceux de son âme. Il lui parle des mots et des choses; de la vie et de la mort.”
Dans le programme des soliloques de Jérôme, on reconnaît une diversité des sujets qui n’est pas sans rappeler la profusion des sites Internet, tous si prévenants, tous si assistants. Tout se passe comme si Sir Thomson s’était abonné d’un coup à l’ensemble des informations livrées par tous les sites. Celui qui les recevrait toutes serait-il l’homme du monde le mieux informé, ou l’homme le plus dépossédé, de tout monde quel qu’il soit?
« Entretien de l’intelligence le matin grâce au résumé des actualités. Entretien des savoirs grâce à l’organisation de matinées thématiques. Tout ce qu’il faut savoir sur tout. Les différents cépages et les types de vins. L’argus des voitures de collection. Les meubles Empire. De A jusqu’à Z, le lexique du sous-vêtement féminin, les mille et une photos les plus insoutenables des camps nazis, le carnet d’adresses des fournisseurs du Président de la République. Toute l’histoire des hommes passée au tamis, leurs plus cruelles douleurs illustrées. (…). Telle est la délicatesse de Jérôme qu’il épargne à Sir Thomson la fatigue de parler, prévoyant ses paroles, alimentant, tout seul, les conversations, comme un héron nourrit l’estomac délicat de ses enfants en recrachant dans leur gorge ce qu’il a préalablement chassé, mâché, avalé et déjà digéré. Sir Thomson se montre ravi de cette entente: jamais il ne proteste et, mâchoires affaissées, corps abandonné au fauteuil comme lové au fond d’un nid, jamais il ne quitte cet air de félicité que jalousent ses amis.» « Ils écoutent et ils envient en silence Sir Thomson, petit enfant candide, d’avoir enfin atteint l’ataraxie.”
Pour lire en ligne la nouvelle d’Ella Balaert, cliquer ici
(première publication dans: Ella Balaert, Sir Thomson, Chardon bleu éditions, 1997.p.80 sq.)