Pour un mouvement de libération des possibles
27 mai 2012
Que sera l’Europe dans le monde qui vient ? Avons-nous encore pour elle quelque ambition, quelque espoir, ou même le moindre désir ? Non pas comment la faire, mais pourquoi ? De quel droit ? De quoi vivra-t-elle, à quoi servira-t-elle ? Aura-telle quelque fonction pour justifier, avec son passé prédateur, l’impudente richesse qui en résulte ?
Dès lors qu’elle ne produit plus de marchandises indispensables, sera-t-elle une banque, un marché, un poste de commandement, ou quelque industrie du tourisme et du spectacle ? Tout cela, sans doute, mais uniquement par le travail de notre imagination. Nous, consommateurs, producteurs, tous travailleurs de l’imaginaire, laisserons-nous l’hypercapitalisme des marques fonder sa rentabilité sans précédent sur l’exploitation de notre imagination, ou bien trouverons-nous l’énergie de nous démarquer, de diriger nous-mêmes notre imagination ?
Mais nous, les imaginaires, quelle autre réalité pourrions-nous avoir que le peuple des possibles ? L’Europe désormais ne peut avoir de sens que par la création, un mouvement de libération des possibles qui affleurent dans le peuple des créateurs. Ou bien les anonymes se réveilleront, se révèleront gisements d’avenirs, en devenant capable de rire, d’alliance, de connivence intempestive, ou bien l’Europe disparaîtra, en croulant sous le poids de son injustice et de notre épuisement.
Créer, déployer, ouvrir grand l’algue des possibles, ou mourir à juste titre. L’incertain, ou la fatigue. Nul ne sait ce que nous choisirons.
Lorsque le capital privé, au lieu de financer comme un luxe son autoreprésentation, achète les médias pour assurer la promotion de ses marchandises, il accumule une puissance financière distincte, capable d’employer artistes, figurants, jusqu’aux stars. Ce monde en miroir de la culture, volontiers critique, est donc d’emblée en porte à faux.
Les artistes, comme les patrons de la nouvelle économie, pourraient ne plus être que des relais, des rouages, dans une auto-exploitation du travail imaginaire du consommateur. L’aspect critique et novateur de leur travail serait alors requis pour assurer la crédibilité de l’ensemble, le réalisme et le renouvellement des icones, images et portraits.
Les créateurs et artisans du spectacle, artistes, chercheurs, artisans, journalistes, bloggeurs travailleurs de tout ce qui se visite, s’écoute et se montre, forment alors la classe productive de la nouvelle économie du travail imaginaire, comme le prolétariat de Marx formait la classe productrice de l’ancienne économie matérielle.
Lorsqu’elle sera pleinement consciente de son rôle nouveau et fondamental, la classe créatrice pourra s’autonomiser ; et jouer, sans révolution ni prise de pouvoir, mais en vertu du simple effet moteur et inducteur de son travail propre, un rôle libérateur, multi-inducteur, d’ouverture des possibles.
Un nouvel ordre social devient possible, fondé sur la critique et sur la création.
Qu’est-ce qu’une ligne ?
13 mai 2012
Il y a marcher, voyager, mais aussi tracer, écrire. On peut parler, penser ou encore avancer. Mais toujours, toujours en traçant ou en suivant une ligne. Route, piste ou chemin; démarche, projet ou création; vers, phrase ou formule; espoir, idéal ou utopie : toujours on suit sa trajectoire. Mais qu’est-ce qu’une ligne ? Quel est cet appel de l’infini ? Quelle est cette disposition, cette composition qui se produit dans le monde du simple fait qu’une ligne s’élance?
Toute ligne est un cube, car une ligne n’a pas deux mais six côtés. Une ligne, cela sépare deux moitiés, deux pans symétriques dans l’infini qui est continu : ce sont les bords. Mais la ligne va d’un point à un autre, fussent-ils à l’infini, ce sont les fins, comme l’origine, ou la destination. Et enfin la ligne suppose un fond préalable, quelle scinde et oriente, et permet de multiples jeux de transferts et de relations, d’échanges et de passages. Ainsi toute ligne a deux bords, deux fins et deux fonds.
La ligne inaugurale est celle du langage, forcément aligné dans le fil de la parole et l’avancée de la pensée. Dès qu’il existe, le langage sépare le réel, tel qu’il serait sans lui et le monde, qui s’observe grâce à lui. Ce sont les deux bords de la ligne. Mais la ligne du langage nous oriente, conformément à un projet, à ce qui doit être, l’être et contrairement à un rejet, celui du néant. Enfin, nécessairement, ce découpage suppose un fond préalable, infini et indécis, que nous nommerons le rien, et permet une infinité de liens et de traverses, de mutations et permutations, de change et d’échanges que nous nommerons le jeu.
Comme toute phrase, toute ligne est donc à six faces ou à six phases, comme un cube, ou un dé. Toute avance, toute phrase, toute ligne est l’ouverture de six possibles. Jet de dé. Totalité, tonalités. Si je pense, je peux toujours observer ou imaginer, désirer ou fuir, me fondre ou jouer. Ainsi, dès qu’on parle, tout est possible : aussi bien le réel que le monde, l’être que le néant, le rien que le jeu. Dès qu’on la trace, la ligne du langage produit une égalité des possibles qui est indissociablement hasard et choix, ces deux faces inconfortables de la notre liberté.
Le théâtre de l’infini_____ (Lire Balaert)
8 mai 2012
Un petit extrait du dernier livre de Balaert, pour se plonger dans la perplexité :
« - Voyez comment le théâtre vint à Nohant. C’était par une nuit comme celle-ci, fantastique et glacée. La famille joue, une charade, puis une autre, puis un pantomime et une saynète, pour s’amuser. Le temps passe sans qu’on s’en aperçoive. On se grime, on se déguise avec les tissus qu’on a sous la main. Le seul public est un petit chien, et le reflet des six personnes dans une glace…. Ça ne vous rappelle rien ?
La glace ! Le miroir ! Rappelez-vous cette scène que décrit Sand dans Histoire de ma vie, et que je vous ai racontée, tout à l’heure: la petite Aurore joue avec son lapin, devant une psyché qui lui renvoie leurs images, ce qui lui donne à penser qu’elle est double. »
Théâtre et miroirs sont des plans, bien sûr. Des plans de réalité. Mais des plans où d’autres plans se reflètent. Se réfléchissent. Se multiplient. L’infini ne s’étend pas, il rayonne. Le moindre double jeu articule des mondes. Toute relation, peut-être, est jeu d’image, reproduction, reflet. Maya disent les hindous, pour nommer la déesse de l’illusion ; mais son pouvoir sans limite n’est pas dans la fausseté : il est dans le lacis, dans le labyrinthe infini où les reflets s’enchevêtrent. J’ai bien peur qu’il faille voir ainsi n’importe quel monde, à commencer par nous-mêmes.