La logique du pire
13 mai 2011
Seul le fascisme est haïssable, car il décrète l’interdiction de la contradiction. Il impose une pensée uniforme à un monde uniforme, vouant une même haine à la différence, au débat, et à toute latence. Comme il ne conçoit que le pouvoir comme relation entre deux choses, il croit que tout se produit dans l’instant mécanique d’une obéissance absolue à un commandement. Son principe est un commandement. Il règne comme un tyran. Il s’empare des choses pour les faire dépendre d’une multitude de petits chefs, comme si l’entrechoc des boules de billards se résumait à une série d’ordres sitôt donnés sitôt exécutés. Si l’on veut cesser de militariser le monde, cesser de confondre raison et hiérarchie, il faut comprendre que la vraie cause est la contradiction.
Rien n’est donc pire, pour la pensée que l’interdiction de la contradiction. Ce prétendu principe, dès qu’on l’admet, est aussi illégitime que fatal. Comment croire un instant que le réel puisse être tenu d’obéir à une loi de la raison ? Dirons nous que les contraires doivent cesser d’exister parce qu’ils contreviennent à la forme de notre esprit ? Comment ne pas sentir ici la négation nauséabonde de tout ce qui dépasse ? Je puis toujours dire à celui dont le nom ne figure pas sur la liste qu’il n’existe pas. Et s’il proteste, je puis encore le tuer pour avoir enfin raison.
Exister par la contradiction
12 mai 2011
Cessons donc de confondre le néant avec la contradiction, qui est le jeu même de l’existence. Aucun contraire n’a jamais rien détruit, bien au contraire. C’est le contraire qui fait être. C’est lui qui crée et entretient. Robbe-Grillet expliquait son improbable réussite par l’action inlassable, le concours sans défaut, de critiques mal intentionnés : il a eu d’excellents ennemis.
Exister par la contradiction, entretenir par la critique, bâtir la cité sur une lutte à la fois respectueuse et sans faille, fonder la communauté sur le désaccord perpétuel, sans compromis ni concession, tel est l’esprit de la démocratie. Elle est bien plus qu’un beau risque à courir, puisqu’il n’y a aucune autre manière de vivre ensemble : exister, c’est coexister, faire du conflit la condition de la communauté. L’adversaire est un besoin du débat, de la pensée et de la vie. La démocratie est un jeu politique : la réalité du combat renforce la réalité de la connivence, au lieu de l’entamer.