Ma philosophie est comme un dé dont voici les six faces :

Tout est un                             (c’est le principe du RIEN)

Le mal est destruction            (c’est le principe du NEANT)

L’être est utopie                     (c’est le principe de l’ETRE)

Chaque chose est imaginaire  (c’est le principe du MONDE)

Tout  est réel                          (c’est le principe du REEL)

Tout est possible                    (c’est le principe du JEU)

Ce cube se lance à propos de chaque chose comme un dé :

chaque face à son tour peut devenir  le principe de base

et chaque autre suggérer sa propre piste à la pensée.

Toutes sont des questions qui permettent d’explorer

comme autant de facettes,  les possibles d’une chose.

La vue se donne comme cette évidence qui nous donne toutes les choses du monde. Et ces choses se délimitent les unes les autres par leur couleur. L’une commence où l’autre cesse sur le plan uni et sans faille de la perception. C’est pourquoi rien ne montre mieux que l’expérience de la couleur la différence radicale entre le monde et le réel.

Car dans le réel, si l’on en croit la science, la couleur suppose un bain de lumière pour percuter la chose, et un œil pour en capter les rebonds, à quoi j’ajouterai des mots, pour en délimiter les nuances. Ainsi la chose rouge est celle qui n’absorbe pas la partie de la lumière que nous percevons et désignons comme rouge, mais qui la réfléchit, en sorte que nous la percevons. Aucune chose réelle n’est de sa couleur dans le monde

Quelle serait la couleur des choses sans la lumière, sans l’œil et sans les mots ? Un gris terne où toutes les couleurs se fondraient ? Un noir profond où toutes s’enfouiraient ? Un blanc radical dont toutes s’enfuiraient ? Le photographe a donc raison : le monde est en couleur et le réel en noir et blanc.

Tout, partout, joue à troubler les genres et les frontières, à franchir les limites, à mêler les contraires. Lorsqu’on voit se confondre animal et machine, beau et laid, catalogue et magazine, publicité et information, l’idée vient qu’il existe des objets entre les essences, des indécis. Ainsi la marque n’est pas un objet, pas un produit, pas un dieu : elle traverse tout cela ; elle est un trans-objet. Ses pratiquants ne s’adonnent pas plus à une entreprise qu’à une religion ou à un groupe d’opinion. Objets indécis, dont la nature semble précisément de périmer les frontières entre les anciennes natures.

Les images sont-elles des trans-objets ? L’image vient du miroir ou du lac. Marx disait « le corps de A est le miroir de la valeur de B ». Le miroir, comme le lac, accueille toute forme sans s’en laisser imposer aucune. Ils sont ces lieux informes, ces plans neutres ou l’image rebondit. L’écran est sans image. Ce qui contient tout n’est rien, sinon quelque pure possibilité quasiment sans limite.

Existe-t-il des objets dont la nature serait la fusion de deux autres ? Des coulis de nature. Des invasions, des confusions. Coûter aussi peu que l’un, rapporter autant que l’autre. Peut-il y avoir rentabilité sans cette duplicité, cette conature ? Tout objet rentable est nécessairement à la fois deux autres, dont il n’est pas plus l’un que l’autre, étant tout entier jeu sur leur différence. Voilà les nouveaux objets : des jeux sur des différences : tout écart peut être l’occasion d’un prélèvement de la différence.

L’idée d’un lien direct possible entre l’hypercapitalisme, le point de vue ludique et le rien: définir le jeu comme un rien rentable. Le rien était défini comme existence et non existence. Il permet dés lors à un bon joueur de cumuler les avantages de l’existence et de la non existence, pour peu qu’un autre, le perdant, cumule les inconvénients des deux états. Jouer gagnant, c’est cumuler les avantages de deux états contraires, jouer perdant, c’est à l’inverse en cumuler les incommodités.

Face à la nuit, on dit d’abord : il n’y a rien. Puis on remarque les étoiles. Il y a donc quelques choses. Elles sont des points fort distants. Toutes les choses sont des nuages : amas de galaxies, planètes, objets, constituants de chaque atome… Elles sont immenses et creuses, hétéroclites, éparpillées. Et moi-même, que suis-je d’autre qu’un nuage de cellules et d’instants, de mots et de maux, de souvenirs et d’idées ? Sans doute toute ces choses sont elles liées. Mais leurs liens, que sont-ils d’autre que des nuages ? Espace, temps , causalité, jeu, langage, liberté : les dimensions mêmes des choses sont des nuages, comme des poussières de Cantor.

La chose est livrée par segment : ce sont ces doses à jamais incomplètes que nous nommons des objets. Ce sont des doses de choses.

Il n’y aurait que des doses par unité de temps, des parts-temps, des partants. Notre âge serait celui de la partance. Nos objets seraient des partants.

Car lorsque tout est temps, tout s’échange en permanence, mais sous la loi d’airain d’une ponction perpétuelle. Ma vie perd ses instants. Tout tend à se réduire au plus spectaculaire, qui est en même temps le plus rentable : le temps que je passe à imaginer devant mes écrans.

Nous nous abonnons aux choses. L’objet devient le numéro d’une série, à jamais incomplète, puisque sa seule fonction est, comme ferait une armée, d’occuper mon temps. Comme Atlas, je porte sur mon dos le monde imaginaire. Mais je dois aussi le payer de mon temps. Payer les objets et les objets de mes objets. Payer plusieurs fois l’appareil par achats de piles plus coûteuses que l’appareil. Miracles des consommables : rendre la marchandise consommatrice d’autres marchandises. L’homme pourrait travailler pour que les marchandises consomment.

Et si le monde était déjà parti ?