Un petit extrait du dernier livre de Balaert, pour se plonger dans la perplexité :

«  - Voyez comment le théâtre vint à Nohant. C’était par une nuit comme celle-ci, fantastique et glacée. La famille joue, une charade, puis une autre, puis un pantomime et une saynète, pour s’amuser. Le temps passe sans qu’on s’en aperçoive. On se grime, on se déguise avec les tissus qu’on a sous la main. Le seul public est un petit chien, et le reflet des six personnes dans une glace…. Ça ne vous rappelle rien ?

La glace ! Le miroir ! Rappelez-vous cette scène que décrit Sand dans Histoire de ma vie, et que je vous ai racontée, tout à l’heure: la petite Aurore joue avec son lapin, devant une psyché qui lui renvoie leurs images, ce qui lui donne à penser qu’elle est double. »

Théâtre et miroirs sont des plans, bien sûr. Des plans de réalité. Mais des plans où d’autres plans se reflètent. Se réfléchissent. Se multiplient. L’infini ne s’étend pas, il rayonne. Le moindre double jeu articule des mondes. Toute relation, peut-être, est jeu d’image, reproduction, reflet. Maya disent les hindous, pour nommer la déesse de l’illusion ; mais son pouvoir sans limite n’est pas dans la fausseté : il est dans le lacis, dans le labyrinthe infini où les reflets s’enchevêtrent. J’ai bien peur qu’il faille voir ainsi n’importe quel monde, à commencer par nous-mêmes.

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La vue se donne comme cette évidence qui nous donne toutes les choses du monde. Et ces choses se délimitent les unes les autres par leur couleur. L’une commence où l’autre cesse sur le plan uni et sans faille de la perception. C’est pourquoi rien ne montre mieux que l’expérience de la couleur la différence radicale entre le monde et le réel.

Car dans le réel, si l’on en croit la science, la couleur suppose un bain de lumière pour percuter la chose, et un œil pour en capter les rebonds, à quoi j’ajouterai des mots, pour en délimiter les nuances. Ainsi la chose rouge est celle qui n’absorbe pas la partie de la lumière que nous percevons et désignons comme rouge, mais qui la réfléchit, en sorte que nous la percevons. Aucune chose réelle n’est de sa couleur dans le monde

Quelle serait la couleur des choses sans la lumière, sans l’œil et sans les mots ? Un gris terne où toutes les couleurs se fondraient ? Un noir profond où toutes s’enfouiraient ? Un blanc radical dont toutes s’enfuiraient ? Le photographe a donc raison : le monde est en couleur et le réel en noir et blanc.

Comment exister, si rien n’existe ? Quel espace rallier en dehors de l’espace ? Pour exister dans le vide de l’espace, il suffit d’être le temps.

L’espace n’est rien. L’espace est le rien, car il est presque infiniment vide. Toute l’existence est donc dans le presque, dans l’anomalie, l’erreur d’exister. Car l’existence est une erreur du vide, comme une étoile, dans le noir infini de nos nuits.

L’existence est une série de points dans l’espace : ils n’occupent pas l’espace, ils ne sont pas spatiaux, ils sont temporels. L’existence est un nuage, un jeu d’instants. Sensations, souvenirs, tons, vécus, regards, ambiances. Chacun de ces points est un monde, et chacun de nous, une fédération de mondes. Je ne suis rien qu’un jeu d’instants.

C’est ainsi que nous sommes le temps. Cette existence nous allie aux choses, car nous les sommes. Les choses sont le temps de les faire, de les vivre. Scintillances, miroitements. L’existence est la lumière du temps.

Créer serait devenir style.

14 décembre 2011

L’œuvre, pour être œuvre, doit être dans ses moindres parties, analogue à la vie. Une phrase d’écrivain est une vie, et sa chute une mort. Elle se doit d’être, comme elle, imprévisible et inévitable, en un mot, fatale. Ou lapidaire, comme la pierre qui, en plein vol, se sait lancée.

Le style est le dénuement de la création. Son prime ralliement au réel, qui la rend capable de faire du réel dans le réel. Pour ainsi dire, mieux que lui. Le style trouble les mots et troue le monde, car c’est en les traversant sans égard qu’il impose l’être au réel, et inflige le réel au langage. C’est donc lui qui permet à la création d’avoir son être dans le réel, c’est-à-dire d’exister.

Le style, c’est le réel qui s’ajoute à la pensée pure. Le réel qui se produit en elle et l’empêche à jamais de ne se produire qu’en elle. Le réel qui entre dans la pensée en sorte que la pensée sorte de la pensée. Le style est ce qui sauve la pensée d’elle même. Car la pensée, par elle-même, ne peut qu’être, ni plus ni moins. Or il ne suffit pas d’être pour exister. Ni même d’avoir conscience d’être. Car, lorsque je suis, si conscient que j’en puisse être, je ne suis jamais qu’un être. Je pense prouve seulement que je suis, nullement que j’existe, puisque la pensée pure suffit à me donner l’impalpable évidence de mon être, sans rien pouvoir lui ajouter de réel.