Aimez-vous tout l’amour ? Savez-vous n’opposer aucune de ses formes ? Savez-vous rire de ceux qui le jugent faiblesse, mièvrerie, péché, excès, délire ? Savez-vous le faire sans culpabilité ?

Pour le savoir, méditez le cas Sand, telle que nous la décrit Ella Balaert :

« C’est alors que je vois Sand apparaître à la fenêtre du pavillon, cheveux en bataille, cernes bleutés sous ses yeux brillants, chemise ouverte sur une gorge épanouie, marbrée de roses morsures et de pinçons coquins. Elle baille et étire ses bras blancs et pleins :

- Ah, quelle admirable nuit ! Que d’étoiles ! Que de parfums ! Sens-tu les tilleuls, mon bon Balandard ? Et les lilas ? Elle peut dire ce qu’elle veut, la Rumeur, je m’en bats l’œil. Je ne l’écoute pas. Les cancans, je m’en fous. Eh bien oui, j’ai aimé. Et alors ? Qu’y a-t-il de plus constant dans notre vie que l’amour, sous toutes ses formes ? L’amour est notre vie même.  Oui, j’ai plié sous les assauts léonins d’amants fougueux, enragés, embrasés, oui, j’ai mordu, j’ai griffé et je l’ai été moi-même tout autant. Je n’en ai aucune honte. L’union complète de la femme et de l’homme est une sainte chose. On laisse impunément des hommes violents violer leurs épouses dans le mariage, et on condamne ceux qui s’aiment, corps et âme, sous prétexte qu’ils ne sont pas mariés ? Ah, Stéphane Ajasson de Grandsagne, Jules Sandeau, Alfred de Musset, Pietro Pagello, Michel de Bourges, Charles Didier, Pierre  Bocage, Félicien Malefille,  Frédéric Chopin, Victor Borie, Hermann Müller-Strübing, Alexandre Manceau et d’autres encore, que j’aime à prononcer vos noms, mes amants. »

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Nietzsche compare la femme à un oignon : si on lui demande la vérité, elle minaude, se fait prier et finit par enlever une de ses nombreuses pelures.  Qu’y a-t-il au centre de l’oignon ? Un mystère ? Un secret ? Rien, peut-être, nous ne pouvons savoir, dit-il, parce que nous ne savons pas ce que les femmes se disent entre elles. Mais une femme, Ella Balaert, pour écrire Pseudo, a été obligée de lever un coin du voile, car elle nous montre trois femmes qui parlent entre elles pour inventer une femme, afin de séduire un Monsieur par mail. Nous avons donc les minutes de leurs discussions stratégiques, entres femmes, pour jouer La femme.

Car si la femme n’existe pas, comme nous le savons depuis Lacan, cela empêche-t-il de la créer, puis de la jouer, comme font les femmes ? Mais si les hommes croient en La femme, tandis que les femmes en jouent, La femme est une arme, une des seules peut-être, mais non des moindres, de ce sexe que l’on a longtemps dit beau et faible. L’ « éternel féminin », « l’ingénuité », « la femme fatale », « la sincérité », tous ces mythes sont-il autant de « coups » des femmes ?

Voici, pour en juger, trois petites phrases de Pseudo. Dans les deux premières, les femmes parlent entre elles, dans la troisième, c’est Eva qui parle, la femme fictive qu’elles jouent tour à tour.

« Tu veux qu’on la joue éternel féminin ? »

« S’il te plaît, ne nous fais pas le coup de la sincérité. Qui suis-je au fond, le sais-je moi-même etc. Non, par pitié ! »  

« Je ne suis pas la femme mystérieuse que vous dîtes. Je suis une petite personne tout simple.»

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Je ne suis pas toujours d’accord avec Balaert, par exemple sur la gentillesse. Dans Pseudo, il y a le cas troublant de Charles. Il est marié avec Sophie, et tout le monde est d’accord sur un point : il est très gentil avec elle : Il s’absente de l’hôpital pour lui apporter des fleurs, et ainsi de suite. Il est vraiment TRES gentil. C’est ça le problème. Car peut-on vraiment être aussi gentil ? Ou bien cela cache-t-il autre chose ? Question diabolique, qui admet au moins quatre réponses possibles :  

1             Charles est gentil : il est tellement bête qu’il est vraiment gentil (J’avoue ma faiblesse pour cette hypothèse, quitte à plaider l’intelligence de l’imbécile).

2             Charles se sent confusément coupable : il est parfois infidèle, et cherche inconsciemment à se faire pardonner.

3             Charles est hypocrite, et calculateur : il sait que sa femme n’est pas dupe, mais veut apparaître malgré tout aux yeux de tous les autres comme un mari aimant. Sa gentillesse est un fond de commerce.

4             Charles est pervers : il est gentil seulement pour que Sophie se sente coupable de lui devoir tant. Sa gentillesse est au fond la pire méchanceté.

J’aimerais avoir votre avis, parce que, selon la réponse, c’est la nature même de la gentillesse qui change du tout au tout.

On ne sait pas ce qu’en pense Balaert ; on sait seulement ce qu’en pense son personnage, Sophie, la femme de Charles, et c’est, hélas, très clair :  « Quant à Charles, qu’il m’aime comme il le fait, bien sûr que si, c’est une raison suffisante de lui en vouloir ! Il y a de la perversité à aimer comme le fait mon mari. A pousser l’autre dans ses retranchements, jusqu’à l’exaspération. A se parer soi-même de toutes les qualités de l’amour vertueux pour que l’autre, en regard, se sente diminué. C’est diabolique, son besoin de passer pour un ange. (…) Sa bonhomie est trompeuse. Ses cadeaux sont des pièges. Il me porte aux nues, apparemment, parce qu’il sait, il espère, que par contrecoup, je vais me culpabiliser. Demander pardon d’être si méchante avec lui qui est si gentil. (…) S’il existait, l’amour serait gratuit et désintéressé. Or ce que je vois agiter les cœurs sous ce nom est un exercice comptable qui exige des retours et crée des dettes»

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Le cogito amoureux

17 juin 2011

 

L’amour semble impossible: si je t’aime, tu es tout, et moi rien : comment ce rien pourrait-il s’estimer assez réel pour espérer être aimé? “Quelle est donc cette distance infime qui sépare évanoui d’épanoui? La distance métaphysique elle même, qui figure comme un discret décalage entre deux choses dont aucune n’existe face à l’autre, et qui pourtant se font être.

L’amour, comme la mer, c’est l’infini en face. La caresse est une promenade, où il s’agit toujours de longer l’infini, de le border, pour ainsi dire. Aimer, c’est voir l’existence du dehors. Mais peut-il y avoir une limite sans passage? Le passage le plus impossible n’a-t-il point quelque existence?  Pourrions-nous désespérer de comprendre l’autre si nous ne l’espérions pas? Qu’une chose n’existe pas, ou s’avère impossible, est-ce l’acte de mort ou de naissance du désir? L’amour n’est donc pas ce mont inaccessible ou cet infini marin, mais le chemin des impossibles qui y conduit tout droit. C’est parce que l’amour est impossible que le désir nous y destine.

Adorer devrait m’annuler, comme toute position de l’autre comme infini. Mais le désir, cet autre nom de l’utopie, me sauve du néant, car il est toujours désir d’impossible. C’est lui qui me donne, avec l’audace d’aimer, ce fol espoir d’une réciproque qui me ferait exister. Ainsi, dans l’amour, deux inexistences se font une seule et même existence: il est cet impossible qui nous fait exister.

Une courbe peut-elle s’empêcher d’en épouser une autre ? Peut-on cesser de suivre une courbe ? C’est peut-être cela, toucher. Car comment épouser sans éprouver, et comment éprouver sans épouser? Comment toucher sans suivre des doigts, sentir sans ressentir, laisser la courbe guider la main vers le plaisir ?

La caresse palpe. Elle se repaît de formes. C’est un banquet de profils, un bouquet de silhouettes. Mais c’est aussi le tact des textures, une palpation des tissus. La douce pression de la main pénètre dans la mollesse, teste la résistance de la chair, tâte bien au-delà de la peau, comme une âme du corps même.

L’amant est amoureux : il veut tout savoir. Il veut tout toucher et ne se lasse d’aucune forme. Il a sous la main toutes les connaissances possibles, il les sait toutes par  cœur sans qu’aucune jamais ne le dissuade de faire à nouveau le geste entrepris des milliers de fois. C’est peut-être cela, la paix : un éternel retour émerveillé.