La réduction métaphysique débuta comme une conséquence paradoxale de la réduction géotechnique. La conquête du monde connu exige des appareils d’exploration comme la lunette ou la loupe, qui vont en dévoiler l’immensité. Alors, l’homme mesure sa misère dans la double immensité de l’espace, infini en grandeur comme en petitesse. Faut-il s’étonner qu’un des rares écrits de Pascal soit un Traité du vide ? La métaphysique classique mesure la rareté de la pensée dans l’étendue. En ce sens, même et surtout lorsqu’elle proclame que tout est plein, elle dessine toujours en creux comme un espace désespérément vide, autour des rares points où un esprit pense. Quoi de réel hors de ce point de temps, piqué au hasard dans une étendue au fond vide et absurde ? La vie est un songe. Le monde est une fable. L’esprit, quittant l’espace comme on fuit un néant, se réfugie dans le temps.

Il y a des expériences du vide, et la plupart sont salutaires. Ainsi le promeneur est-il celui qui n’a pas peur que sa marche soit sans raison. Le vide est la condition de la promenade, comme de la pensée. Car la démarche du promeneur, comme celle du penseur qui ne sait rien, est celle d’un mobile sans mobile, qui accepte d’avance l’absurde comme la condition d’un sens qui ne soit pas vain. En effet, il serait aisé de postuler un sens préalable, à la manière d’un objectif, ou d’un plan caché, mais la découverte n’aurait alors que la piètre valeur d’une confirmation de nos espérances ou de nos manipulations. Le promeneur, comme le penseur véritable, a l’audace du rien : il plonge dans le désert et l’indéterminé, il part sans savoir ce qu’il cherche, ni comment le reconnaître, et surtout sans la peur de l’échec. Car, s’il n’y a rien, qu’importe au fond qu’il trouve quelque chose ou rien ?

Et est-ce au fond si différent, si le vide est précisément ce qui peut aussi bien être n’importe quoi ? En un sens, nul ne sait ce qu’est le vide ; pas plus que la mort, et pour la même raison. Le vide inquiète et séduit toute démarche, comme ce qui peut être n’importe quoi, autrement dit comme une libre et souveraine plasticité. 

Qu’est-ce qui nous préserve de l’éclat des choses ? La routine, cette gangue de mort qui rend toutes choses domestiques. Grâce à la routine, nous n’avons rien à redouter, rien à attendre, rien du tout. Routines et procédures nous éloignent infiniment de toute réalité. Le comble de la routine est le spectacle, fascinant point de défilement qui nous dispense toutes les images en nous dispensant de tout réel.

L’autre monde est notre monde, parce que la routine nous a déshabitué d’y vivre. L’autre monde consiste à se réveiller d’un coup dans le réel. Notre réel. Un réveil immobile. Comme un voyage sans distance. L’art fait éclater les choses qui éclataient fort bien sans lui, parce qu’entre temps la routine les a rendues opaques.

Ce qu’il faut exploser, c’est le monde. L’autre monde, le vrai, le seul, c’est le réel. Tout doit disparaître, et il ne faut toucher à rien, parce que c’est notre image du monde qui doit disparaître. Ce qui est insupportable, c’est ce que nous avons fait du réel.

manifeste minuscule

8 avril 2011

La philosophie a pour but l’impossible : passer de l’ignorance absolue à la certitude. Qu’est-ce qui est certain d’une chose quelconque ? Elle est puisqu’elle joue, est quelconque, change ou peut changer. Elle existe, puisque, issue d’un travail humain, elle suppose ou comporte du temps, et peut toujours, c’est-à-dire doit, cesser d’être. Elle s’imagine et se vit, puisque des mots pour la dire lui donnent un sens humain. Elle est réelle, enfin, puisque complexe, détaillée, indicible. Ainsi, ce qui est certain de n’importe quoi, quoi qu’il soit, c’est qu’il comporte du jeu, du temps, des mots, et tout le reste. C’est pourquoi l’être est jeu, le néant est temps, le monde est langage, et tout le reste est le réel. Si l’on veut, il suit de là que, quoi qu’il y ait, tout est rien, au sens où quoi que ce soit existe sans exister, puisque l’être demeure idéal, le néant destruction, le monde imaginaire et le réel absurde. Il suit aussi que l’existence est cette commune précarité qui nous allie aux choses, cette résistible fatalité qui relie les jeux du bien aux morts du mal, cette insurrection du sens dans l’infini silence.

Un véritable partisan de la liberté devrait être un adversaire du choix. Quelqu’un qui voudrait conserver sa liberté entière devrait sortir du cadre du choix. La ludique soutient qu’il est toujours possible d’inventer une solution non prévue, une possibilité toute autre que celles entre lesquelles on hésite, à laquelle il suffit de penser. Il y a toujours mieux à faire que choisir. Par exemple l’absurde. Dans un choix qui est proposé, il y a toujours une très grande quantité d’actions absurdes qui demeurent possibles, pour refuser le choix, et le rendre sans objet. Imaginons celui qui pour toute réponse grogne, saute sur lui-même, ou déplace les objets. Quelqu’un qui semble bien avoir une conduite réglée, même si la raison de cette règle nous échappe, mais dont le comportement est tel que l’on ne peut pas du tout en inférer un choix quel qu’il soit. En optant pour tout autre chose, il manifeste et prouve par l’action, l’intacte liberté de ne rien prendre de ce qui est proposé.

Dans Canaille Blues d’Ella Balaert, un candidat aux municipales s’adresse au bon peuple. Chacun dans l’assistance peut manifester son accord par son attention et ses applaudissements, ou son désaccord par ses soupirs, ses sifflets ou ses protestations. Mais les cyniques qu’elle dépeint trouvent bien d’autres choses à faire qu’être pour ou contre selon les rôles convenus: l’un d’entre eux, fort dignement et dans le plus grand silence, tient en équilibre sur un pied. Un autre montre, en levant loin par-dessus sa tête, un gros poisson qui n’a pas l’air très frais. Heureusement que nous avons l’absurde pour ouvrir grand la liberté, et avoir  plus de sens que la plupart de nos actions.