Le temps ne passe pas

6 février 2012

Ne restons pas tétanisés par cet effacement, que l’on prend trop souvent pour le centre du temps, comme un œil de cyclone : si tel instant s’efface, ce n’est pas dévoré par l’immense Cronos de Goya, mais parce qu’un autre prend sa place. C’est le fait de la nouveauté qui périme. En un mot le futur passe le présent, qui sans lui durerait jusqu’à ce qu’une nouveauté véritable le remplace. En tant que mutation, le temps crée sans jamais détruire. C’est en créant que le temps passe.

Le temps n’est pas la chute, régulière et fatale, de chaque présent dans le passé. Ceux qui le pensent confondent le temps avec un vieux robinet qui laisserait fuir, goutte à goutte, l’être dans le néant. Le propre du présent, hélas, vous pouvez le demander à ceux souffrent, à tous les hommes, c’est de durer. Par lui-même, il ne connaît aucune tendance à disparaître. Il faut plusieurs vies de lutte pour contraindre un présent à devenir du passé. Combien de temps ont duré le franquisme, le stalinisme ou l’apartheid ? Le présent, quel qu’il soit, du simple fait qu’il est, a toujours de nombreux bénéficiaires, qui se sont de fait alliés pour l’établir, et s’entendent à le faire durer. Le plus souvent, ils s’ingénient, avec le plus grand succès, à faire de la plupart des êtres humains des bénéficiaires médiocres ou imaginaires de l’ordre en vigueur. La conséquence invariable est que la quasi totalité des présents, si profondément injustes qu’ils puissent être, se voient défendus par, non seulement par les privilégiés et leurs polices, mais aussi par  la plupart des hommes, avec cette énergie  passive qui est de si loin la plus grande de toutes les forces humaines.