Son seul but, rendre le réel supportable. Son mensonge aurait pour degré l’injustice du réel. Tout le commerce serait une pharmacopée de haute rentabilité. Achetez ou vivez (achetez du monde ou vivez du réel), tel serait le terrorisme par lequel le commerce s’impose. De l’équipe au club, le foot serait pour le fan une famille. Imaginaire, certes, mais quelle famille est seulement réelle ? L’unique revendication du drogué au commerce serait un essor de son pouvoir d’achat, pour augmenter sa dose de monde.
La télé serait la dose minimale, quasiment universelle, de monde.
Ceux qui n’ont même pas la télé n’ont décidément que le réel. Inutile d’espérer leur vendre quoi que ce soit d’autre, puisqu’ils n’ont même pas eu de quoi acheter la dose minimale de monde. Autant dire qu’ils sont si négligeables en tant que parts de marché, si oubliés par les flux du commerce international, si commercialement nuls, que le principe même de leur existence se discute.
Y a-t’il du réel dans une télévision ? Et y a-t’il un monde en dehors ?
INEXISTENCE 2 : Il n’y aurait plus d’objet.
27 février 2012
La chose est livrée par segment : ce sont ces doses à jamais incomplètes que nous nommons des objets. Ce sont des doses de choses.
Il n’y aurait que des doses par unité de temps, des parts-temps, des partants. Notre âge serait celui de la partance. Nos objets seraient des partants.
Car lorsque tout est temps, tout s’échange en permanence, mais sous la loi d’airain d’une ponction perpétuelle. Ma vie perd ses instants. Tout tend à se réduire au plus spectaculaire, qui est en même temps le plus rentable : le temps que je passe à imaginer devant mes écrans.
Nous nous abonnons aux choses. L’objet devient le numéro d’une série, à jamais incomplète, puisque sa seule fonction est, comme ferait une armée, d’occuper mon temps. Comme Atlas, je porte sur mon dos le monde imaginaire. Mais je dois aussi le payer de mon temps. Payer les objets et les objets de mes objets. Payer plusieurs fois l’appareil par achats de piles plus coûteuses que l’appareil. Miracles des consommables : rendre la marchandise consommatrice d’autres marchandises. L’homme pourrait travailler pour que les marchandises consomment.
Et si le monde était déjà parti ?
Aimez-vous assez le temps ?
19 février 2012
Nous ne protesterons jamais assez contre cette idée qui fait du temps un caveau, quelque dieu dévorant ses enfants. La seule dévoration est le fait du capital et le temps, loin d’en être l’auteur en est la victime : le capital, pour vivre, ingère d’immenses quantités de temps humain. Le temps est, au contraire, le principe producteur que l’on exploite parce qu’il est toujours susceptible de produire autre chose.
Aristote a donc eu tort de dire le temps destructeur. Comme Souvent, Platon a raison contre Aristote. Je ne sais s’il faut dire avec lui que le temps est une image mobile de l’éternité ; mais je crois fort riche et fort sensé d’envisager le temps comme imaginaire, mouvant, et de ce fait plus long que l’éternité. L’erreur initiale est minime : au lieu de voir le temps comme un mouvement du nombre, Aristote le définit comme un « nombre du mouvement ». Ce père de l’économie voulait-il, avec des siècles d’avance, un temps de travail sécable, vendable, exploitable ? Pourquoi insiste-il à ce point sur la possibilité de découper la continuité du mouvement ? Pourquoi veut-il si fort que le temps puisse être nombré ? Pouvait-il ignorer que le nombre est la mort du temps ? Nullement. Aristote hait le temps. Son seul but est de s’allier avec le nombre pour tuer le temps. Pourquoi, au fond ? Parce qu’Aristote demeure comme fasciné par sa terrible image d’un temps destructeur. Il ne voit pas que c’est son insistance même pour que le nombre s’impose au temps qui détruit tout. La peur et la haine ont empêché Aristote de voir que le temps est exactement le contraire de ce qu’il dit : le temps est producteur.
Il faut même dire que, comme temps humain, et au sens d’une production perpétuelle, le temps est la production. Le temps, c’est le temps de l’homme, et l’homme, au moins par sa pensée, produit tout le temps. De ces créations perpétuelles résulte ce fait global que le temps est producteur en lui-même, au sein même du passage d’un instant à l’autre.
POUR SAUVER LE LIVRE ……Soutenons François Bon et publie.net
18 février 2012
L’existence du livre n’est en aucun cas négociable, parce que sans lui, comme sans l’art en général, le monde n’aurait aucun sens. Le livre a survécu jusqu’ici en combattant efficacement tous les pouvoirs religieux, royaux, inquisitoriaux, ou dictatoriaux qui voulaient sa mort ou son esclavage. Dans cette rude histoire, auteurs et éditeurs ont longtemps couru des dangers comparables, parce que l’éditeur était une personne, qui avait fait un choix, parfois courageux et toujours risqué.
Mais l’hypercapitalisme a tout changé. En multipliant les rachats de vieilles maisons par des groupes qui ne sont plus des éditeurs, il a mis en face des auteurs les règles nouvelles condamnant à la destruction tout ce qui n’est pas rentable. Ainsi lobotomisée, une « maison d’édition » devient un centre de destruction de livres. Lorsque le but n’est plus du tout qu’un texte soit lu, mais seulement que l’argent rentre, on peut empêcher de lire pour gagner plus d’argent, on est un officier destructeur de livres.
J’entends par « livre » une très longue série de lettres composant une lettre (un message, une histoire, dans tous les cas, un sens pour le monde) qui est librement composée par un auteur à l’intention des être humains du monde. Il appartient à l’auteur qui l’écrit, puis à l’humanité, qui le reçoit. De ce point de vue, François Bon, en tant que traducteur, a aidé Hemingway, l’auteur du Vieil homme et la mer à trouver ses lecteurs. En tant qu’éditeur au sein de publie.net, François bon a donné une nouvelle chance au texte d’Hemingway. C’était plus que son droit. C’était son devoir, comme c’est désormais le notre de le soutenir, parce que c’est la tâche de tous les amis du livre de le défendre, face à tous les pouvoirs, y compris éditoriaux.
Publie.net, en sauvant les livres sous une forme numérique, fonctionne depuis sa création comme un foyer de résistance face à la transformation de l’édition en censure, c’est-à-dire en autorisation préalable d’existence, accordée ou non par le capital, selon une stricte logique d’hyperentabilité. Sa défense est celle de l’existence même du livre.
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Pour en savoir plus, et manifester votre solidarité :
Voici la phrase par laquelle François Bon a résumé la chose:
Gallimard demande des dédommagements
pour 22 exemplaires téléchargés de ma traduction
du “Vieil homme et la mer”
Et le lien vers son site:
http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2788