Nul ne sait si la stratégie est efficace, mais ce qui est sûr, c’est que c’est une stratégie ludique, et quelle ne tue personne. L’action la moins efficace sera la plus efficace, chaque fois qu’elle sera la seule, ou la dernière des actions possibles. Je pense à ces ouvriers grévistes de l’ex Union Soviétique qui, à l’époque de Gorbatchev, accueillaient un ministre chargé de les convaincre de reprendre le travail, et qui, pour l’empêcher de parler sans être réprimés, s’étaient entendu pour tous applaudir. A tout rompre. Sans s’arrêter. Le ministre, d’abord ravi, a fini par comprendre que les applaudissements ne cesseraient pas, et qu’il ne pourrait pas parler. Il a été obligé de partir, sous les applaudissements, qui n’avaient pas cessé. Stratégie amusante, mais terriblement sérieuse. Peut-être la seule stratégie possible, et finalement fort efficace. Le propre d’une stratégie ludique est d’être imparable.

Il y a quelque chose de festif, mais aussi de tragique, quand un groupe, un peuple en est réduit à utiliser des stratégies ludiques. Il y a quelque chose de dramatique dans cette manière d’exprimer la fête. L’action ludique est la dernière possibilité pour celui qui n’a jamais la parole, ni plus aucune possibilité d’action.

La bruine est diffuse, comme un tact de la pluie. Une politesse exquise et délicate, comme une simple épaisseur de l’air. Le ciel en est opaque, car la bruine ne tombe pas. Elle flotte, elle se pose. Elle nous rend habitant d’un nuage, mais sans nous élever. Car elle pèse et appuie. Sa politesse a un prix, c’est notre immobilité. La bruine donne sa profondeur à l’air. Le ciel devient un océan d’en haut. La montagne est sous l’océan.

Dans le Yi-King, la montagne et l’océan sont des trigrammes qui peuvent indifféremment se trouver au dessus ou au dessous de chaque autre. Tout est possible, même l’impossible. Comme quoi, tous les pays sont en Chine. On pourrait le dire autrement : sous le chaos, le tao. Car le n’importe quoi est produit par une cette régularité qui apparaît spontanément, émerge comme un défi, partout où il n’y a rien ou bien trop. Car le vide et le trop plein sont les deux modes inverses du même rien, selon qu’il est encore ou déjà bruissant de tous les possibles. Qu’importe, au fond, le nombre de détails du fond ? tout est tout un: le fond les fond. Et c’est sur ce fond que brille chaque point, comme une goutte de pluie irisant les possibles.

La pensée de la mutation est un grand trouble pour une pensée de la causalité. L’idée déterministe, c’est qu’il n’y a qu’un seul avenir possible, à partir d’un état du monde donné. Depuis le Yi-King, la pensée chinoise considère que tous les états du monde seraient possibles à partir de n’importe lequel d’entre eux, si la manière toujours singulière dont un état nous est donné n’indiquait son avenir à qui sait le lire. Il ne s’agit donc pas d’une pensée du hasard, mais bien d’une pensée de la naissance de la détermination dans l’indéterminé. Ce n’est pas parce que tout est possible qu’il se produit n’importe quoi. Il y a des règles permettant de prévoir ; on peut très bien expliquer pour quelles raisons chaque situation émerge de la situation précédente telle qu’elle a été donnée, alors même que dans l’absolu, chaque situation est possible à la suite de n’importe quelle autre. Tout vient de ce que dans deux situation apparemment identiques, c’est-à-dire composées de la même série de six traits Yang ou Yin, chacun de ses traits peut être jeune ou vieux, et donc vieillir en se conservant, ou bien muter en son inverse. La conséquence est aussi nécessaire que paradoxale : tout est possible indépendamment des temps internes à la chose, mais si l’on tient compte de l’âge des aspects, l’avenir est inéluctable. Le jeu de la divination est la saisie de cette nécessité dans le libre jeu des possibles. La pensée chinoise permet d’envisager une prévisibilité des événements, de parvenir à une explication des phénomènes dans un cadre de parfaite réversibilité.

Le scandale, n’est pas tel ou tel fait inqualifiable qui se serait produit par une sorte d’exception dans un monde sagement gouverné par des lois le proscrivant de son cours usuel. Le scandale, est la misère sur laquelle notre monde repose. Enfants mis au travail, corps prostitués, vendus, mutilés pour prélever des organes. Le scandale est l’ordre effectif du réel. Le scandale est l’anodin : l’immense événement quotidien qui forme le fond oublié de tous les événements que nous remarquons. Qu’il y ait des enfants vendus, chacun le sait, y pense parfois le temps de penser, rapidement, à quelque idée plus plaisante. Nous préférons penser à la chance des enfants abandonnés dans le tiers monde lorsqu’ils trouvent une famille d’adoption dans les pays développés. Mais qu’un pays développé puisse accorder sciemment des passeports à des enfants directement commercialisés par des filières que contrôlent d’autres états, bref, qu’il puisse exister un marché discret mais public d’enfants, voilà une idée dont nous ne sommes pas prêts à assumer le scandale. Nous préférons rejeter cette pensée dans l’invraisemblance. Le réel est ce à quoi on évite de penser. Non qu’il soit toujours scandaleux, mais parce qu’il est toujours réel.

T e l

 l e   b l a n c

 l e   r i e n   e s t   r i c h e

 d e   t o u s   l e s   p o s s i b l e s .

  I l   p e u t   ê t r e   t o u t e   p l a s t i c i t é .

 I l   f a u t   l e   v o i r ,   l e   c o n c e v o i r   f o i s o n n a n t

 d o n c   b l a n c   p e u t   ê t r e   p a r   e x c è s   d e   c o u l e u r s

 o u   t r a n s l u c i d e   p a r   e x c è s   d e   l a   l u m i è r e

 q u i   p o r t e   e n   e l l e   t o u t e   c o u l e u r .

 R i e n ,   e n   u n   m o t ,   c ‘ e s t   t o u t

 p l u s   l ‘ i m p o s s i b l e ,

 n o t r e   f o n d

 p u r