Y-a-t-il vraiment du réel dans le monde? ______ (lire Balaert 6)
29 octobre 2011
Il suffit d’une phrase, parfois, pour dissiper notre sentiment de réalité. Or, dans Pseudo, Ella Balaert les multiplie, et l’on se déprend mal de l’impression que, certes, tout est comme avant, et pourtant plus rien n’est réel.
« Par la vitre de l’écran, la vue est splendide. »
Pourquoi le monde, si soudainement, peut-il s’effondrer ? Parce qu’il est né des mots, comme le désir, et comme au fond chacun de nous :
« J’espère que tu sentiras à l’aise dans cette identité ! En tout cas, ce n’est pas facile, de choisir un nom de personnage. J’imagine que c’est un peu comme choisir le prénom d’un enfant, non ? »
Avec cette origine, cette nature, on n’a plus qu’à jouer. Plaire est séduire. Etre est simuler. Tout le réel est dans le mot :
« Ce ne sont que des mots, Jeanne ! De simples mots ! Nous sommes vivantes mais Eva n’est qu’un mot, le mot Eva. Sophie ne parlerait pas ainsi de personnes réelles. Nous imaginons la famille fictive d’un personnage, un être même pas de papier, puisqu’il ne vit que dans les messages que nous adressons à Ulysse. Quelque chose de purement virtuel. »
Il se peut fort bien que derrière, ou dessous, au cœur des choses ou des êtres, il n’y ait rien :
« J’ai fait une recherche Internet à son nom : rien. Rien du tout. Même sur Facebook !»
Alors, évidemment, on ne sait plus très bien qui existe et qui n’existe pas dans le grand jeu de masques et bergamasques, le grand théâtre abracadabrantesque, où toutes nos illusions se coalisent pour prendre la forme et le poids du réel. Mais qu’importe au fond, si vivre, c’est jouer ?
« Yves est un souvenir, Ulysse est une illusion. Mais il a des lettres, et il est drôle. Alors amuse-toi, amusons-nous ! »
Lorsque l’on a le panache et le style, la réalité est de ces choses qu’il faut savoir parier et perdre. Peut-être est-ce la seule manière d’alléger l’existence. Qui ne donnerait pas le réel pour avoir l’innocence ?
En savoir plus sur Ella Balaert:
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Que l’on saute par la fenêtre ou que l’on prenne toutes les précautions du monde, cela ne change rien : on a toujours le choix entre faire quelque chose, au risque d’échouer, et ne rien faire, au risque de l’endurer, mais dans les deux cas, on risque sa vie. Quelle est la manière la plus subtile et la moins risquée de risquer sa vie ? Que préférons-nous perdre ? Socrate risquait sa vie en questionnant, Galilée en cherchant, Molière en jouant. Car même sans mise à mort, nous courrons tous le risque de mourir en faisant ce que nous avons choisi de faire. La mort n’est que la loupe, l’arrêt sur image de nos choix. On comprend peu à peu que le grand risque serait de ne rien risquer.
Vivre, c’est risquer sa vie, chacun à sa manière. Alice, le personnage de Pseudo, a choisi de risquer sa vie en jouant :
« Il y a cette violence. Elle est ma sève. Elle est sans nom, mais elle exige de tout risquer sur un tapis, de tout miser sur un homme. Elle veut l’adrénaline, l’excès, les choses en grand. Dans les bras de Tony, c’est comme quand je gagne au poker: j’ai le sentiment d’exister. Ça ne dure pas. Mais l’instant est magique, absolu. Je donne tout. Je prends tout. Je sais très bien qu’après, il retourne vers sa femme, et qu’alors, c’est comme quand je perds, je ne suis plus qu’un tas de néant, bon pour le caniveau. Mais ma vie entière est là, dans ce balancement. Mon destin va du tout au rien, et c’est le hasard qui pousse ou retient l’escarpolette. Tout en haut, tout en bas, tout en haut. »
Il y a des milliers de styles de vies possibles. Mais le jeu est sans doute celui qui ressemble le plus au risque même de vivre :
« Chaque jour qui se lève ouvre une partie neuve et jette un nouveau dé : chaque nuit qui s’achève sonne l’heure du jugement. Tu parles du balancement de ta vie (passons sur l’image, quoiqu’il y ait à écrire, dessus). Je dirais plutôt que tu mets à chaque instant ta vie dansla balance. Tu pèses tes pertes comme Horus l’âme des morts et ta vie ne tient qu’à cette plume, qui repose sur son plateau. C’est-à-dire sur ton tapis. Le jeu est plus pour toi qu’un passe-temps. C’est un mode de vie, une façon d’être, de penser, de te lancer dans chaque aventure. C’est toi qui nous donnes une leçon à chaque instant : toi qui nous secoues et nous invites au pari. Entends ce mot comme tu veux. Au sens du tiercé dominical. Ou au sens du pari de Pascal. Avec au bout, possible, un bonheur absolu. Plus haut, toujours plus haut. »