Les choses existent-elles encore, ou bien ont-elles déjà disparu ?

Dans certains cas, comme l’éducation, la psychologie, les soins de santé, un travail ne serait efficace (ou rentable) que s’il échoue, en sorte de rendre le client, ou le patient plus dépendant d’un service plus régulier. Telle serait la différence entre la marchandise  et le service. Celui qui achète une marchandise part avec, et la consomme : il aurait tout d’un coup. Celui qui achète un service s’abonne en sorte qu’il paye régulièrement un quelque chose qu’il n’aura jamais tout entier.

Un service, ce serait une marchandise infinie, livrée pièce par pièce. Acheter un service ; ce serait payer toujours pour n’avoir finalement jamais. L’objet devient une collection à jamais incomplète, comme la santé, l’information ou la culture, des idéaux inaccessibles.

Les nouvelles choses sont à l’horizon : nous les longeons comme un rivage, comme un infiniment rien.

Aimez-vous assez le temps ?

Posted: 19 février 2012 in PHILOSOPHIE

Nous ne protesterons jamais assez contre cette idée qui fait du temps un caveau, quelque dieu dévorant ses enfants. La seule dévoration est le fait du capital et le temps, loin d’en être l’auteur en est la victime : le capital, pour vivre, ingère d’immenses quantités de temps humain. Le temps est, au contraire, le principe producteur que l’on exploite parce qu’il est toujours susceptible de produire autre chose.

Aristote a donc eu tort de dire le temps destructeur. Comme Souvent, Platon a raison contre Aristote. Je ne sais s’il faut dire avec lui que le temps est une image mobile de l’éternité ; mais je crois fort riche et fort sensé d’envisager le temps comme imaginaire, mouvant, et de ce fait plus long que l’éternité. L’erreur initiale est minime : au lieu de voir le temps comme un mouvement du nombre, Aristote le définit comme un « nombre du mouvement ». Ce père de l’économie voulait-il, avec des siècles d’avance, un temps de travail sécable, vendable, exploitable ? Pourquoi insiste-il à ce point sur la possibilité de découper la continuité du mouvement ? Pourquoi veut-il si fort que le temps puisse être nombré ? Pouvait-il ignorer que le nombre est la mort du temps ? Nullement. Aristote hait le temps. Son seul but est de s’allier avec le nombre pour tuer le temps. Pourquoi, au fond ? Parce qu’Aristote demeure comme fasciné par sa terrible image d’un temps destructeur. Il ne voit pas que c’est son insistance même pour que le nombre s’impose au temps qui détruit tout. La peur et la haine ont empêché Aristote de voir que le temps est exactement le contraire de ce qu’il dit : le temps est producteur.

Il faut même dire que, comme temps humain, et au sens d’une production perpétuelle, le temps est la production. Le temps, c’est le temps de l’homme, et l’homme, au moins par sa pensée, produit tout le temps. De ces créations perpétuelles résulte ce fait global que le temps est producteur en lui-même, au sein même du passage d’un instant à l’autre.

L’existence du livre n’est en aucun cas négociable, parce que sans lui, comme sans l’art en général, le monde n’aurait aucun sens. Le livre a survécu jusqu’ici en combattant efficacement tous les pouvoirs religieux, royaux, inquisitoriaux, ou dictatoriaux qui voulaient sa mort ou son esclavage. Dans cette rude histoire, auteurs et éditeurs ont longtemps couru des dangers comparables, parce que l’éditeur était une personne, qui avait fait un choix, parfois courageux et toujours risqué.

Mais l’hypercapitalisme a tout changé. En multipliant les rachats de vieilles maisons par des groupes qui ne sont plus des éditeurs, il a mis en face des auteurs les règles nouvelles condamnant à la destruction tout ce qui n’est pas rentable. Ainsi lobotomisée, une « maison d’édition » devient un centre de destruction de livres. Lorsque le but n’est plus du tout qu’un texte soit lu, mais seulement que l’argent rentre, on peut empêcher de lire pour gagner plus d’argent, on est un officier destructeur de livres.

J’entends par « livre » une très longue série de lettres composant une lettre (un message, une histoire, dans tous les cas, un sens pour le monde) qui est librement composée par un auteur à l’intention des être humains du monde. Il appartient à l’auteur qui l’écrit, puis à l’humanité, qui le reçoit. De ce point de vue, François Bon, en tant que traducteur, a aidé Hemingway, l’auteur du Vieil homme et la mer à trouver ses lecteurs. En tant qu’éditeur au sein de publie.net, François bon a donné une nouvelle chance au texte d’Hemingway. C’était plus que son droit. C’était son devoir, comme c’est désormais le notre de le soutenir, parce que c’est la tâche de tous les amis du livre de le défendre, face à tous les pouvoirs, y compris éditoriaux.

Publie.net, en sauvant les livres sous une forme numérique, fonctionne depuis sa création comme un foyer de résistance face à la transformation de l’édition en censure, c’est-à-dire en autorisation préalable d’existence, accordée ou non par le capital, selon une stricte logique d’hyperentabilité. Sa défense est celle de l’existence même du livre.

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Pour en savoir plus, et manifester votre solidarité :

Voici la phrase par laquelle François Bon a résumé la chose:

Gallimard demande des dédommagements

pour 22 exemplaires téléchargés de ma traduction

du “Vieil homme et la mer”

Et le lien vers son site:

http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2788

Le propre du temps, c’est l’avenir toujours possible, même si les unanimités de fait conspirent avec les bienséances pour en ridiculiser l’échéance. D’une seule voix, les évidences, des plus récentes aux plus rances, repoussent dans l’impossible et la fantaisie les propositions de réformes les plus raisonnables, celles qui sont à la fois les plus justes et les plus urgentes, les plus modérées et les plus nécessaires. L’utopiste dont on se moque n’a jamais qu’une idée, mais c’est un avenir. Rien n’est si gauche qu’un avenir. On dirait un présent débutant, novice. Mais le temps est l’ensemble de nos créations.

Cessons donc de voir le temps comme la digestion de quelque anthropophage. Ce n’est pas le caveau qu’il nous apporte, mais l’air que nous respirons. Le temps n’est pas un ventre, mais un vent. Un vent d’invention. L’éternité multiplie les chances: elle fait que rien n’est joué, même lorsqu’on le croit, puisque même après la fin de la partie, on peut encore en changer les règles. Etendue infinie de notre latitude de jeu. Jamais nous n’avons été si libres.

Il suit de là d’abord, que tout est possible, puisqu’il peut toujours se trouver quelqu’un qui le fasse. Ensuite, que tout est plus que possible, puisque tous les impossibles peuvent aussi survenir. Tout ce qui est rare semble impossible, même lorsqu’on l’a sous les yeux. Le jugement d’impossibilité n’est que la marque de notre étonnement. Plus qu’une contrariété dans le réel, il révèle la petitesse de notre routine et le bridage de notre imagination. Aussi l’utopiste, comme tous les autres créateurs doit-il vouloir les choses précisément parce qu’elles sont impossibles. L’impossible est le nouveau réel, le réel en gestation, ou nouveau-né. L’impossible est le bébé réel.

Tout homme sait que la pensée est le malheur auquel nul homme ne peut renoncer. Or c’est cela, le temps, cette naissance intérieure des possibles que l’on nomme la pensée. Car aussitôt, tout le reste est possible, depuis le simple refus jusqu’à l’insurrection. C’est la révolte qui révèle l’ordre établi comme politique, c’est-à-dire temporel. Jusque là il se prenait pour l’ordre éternel et immuable qui englobe sans changement le passé, le présent et l’avenir, puisqu’il n’est que la durée sans changement d’un présent perpétué. Le temps ne passe jamais sans quelque provocation. S’il s’obstine, il faut une révolution.

D’un coup d’un seul, le neuf, qu’il soit révolte ou création, révèle le pouvoir comme ce qu’il a toujours été : ce qui capte la durée de nos existences, la thésaurise contre nous. Ce grand prestidigitateur, ce multiplicateur de boites à prodiges, en est à nous vendre notre propre existence. Car nous vivons d’écrans, d’une vie quasiment imaginaire. Or c’est nous qui imaginons, et encore nous qui achetons tout ce qu’il nous fait miroiter. J’imagine en payant l’existence que j’ai perdue en travaillant. La vente de mon existence me rapporte de quoi en acheter l’image. Jamais on n’aura autant voulu perdre sa réalité.

Qu’est-ce le temps, dans la réalité du vécu ? La durée de notre existence, entre une naissance et une  mort, voire entre une conception et un oubli. Il n’y a donc de temps que pour et par l’homme. Le temps n’est rien sans nous. Le temps, c’est nous.

L’arbre pousse, et le chameau progresse. Mais ils n’ont pas de temps. Car ils n’ont aucun choix. Ils n’ont pas devant eux ce labyrinthe de possibles où errer sans fin. Imaginez la paix de la branche, si fondamentalement immobile. Vous pourriez lui prêter la pensée, sans lui créer aucun problème, tant l’impossibilité de son déplacement la prive de tout choix. De même le chameau, qui va vers sa pitance, et son sommeil.

Je ne puis imaginer de pensée qui serait tellement satisfaite par la simple image du lit et du repas, qu’elle ne penserait jamais à rien d’autre. C’est cela, un homme : celui qui préfère les affres de la pensée, avec souffrance et souci, au repos d’une image, parfaite et immuable. Nul ne croit se divertir, oublier, ou choisir : nul ne peut débrancher cette usine des possibles et des malheurs que nous nommons notre pensée.

Je pense tout le temps, c’est ma fatalité. Ma dignité et mon problème tiennent en un mot : Je suis tout le temps.

Le temps ne passe pas

Posted: 6 février 2012 in PHILOSOPHIE, temps

Ne restons pas tétanisés par cet effacement, que l’on prend trop souvent pour le centre du temps, comme un œil de cyclone : si tel instant s’efface, ce n’est pas dévoré par l’immense Cronos de Goya, mais parce qu’un autre prend sa place. C’est le fait de la nouveauté qui périme. En un mot le futur passe le présent, qui sans lui durerait jusqu’à ce qu’une nouveauté véritable le remplace. En tant que mutation, le temps crée sans jamais détruire. C’est en créant que le temps passe.

Le temps n’est pas la chute, régulière et fatale, de chaque présent dans le passé. Ceux qui le pensent confondent le temps avec un vieux robinet qui laisserait fuir, goutte à goutte, l’être dans le néant. Le propre du présent, hélas, vous pouvez le demander à ceux souffrent, à tous les hommes, c’est de durer. Par lui-même, il ne connaît aucune tendance à disparaître. Il faut plusieurs vies de lutte pour contraindre un présent à devenir du passé. Combien de temps ont duré le franquisme, le stalinisme ou l’apartheid ? Le présent, quel qu’il soit, du simple fait qu’il est, a toujours de nombreux bénéficiaires, qui se sont de fait alliés pour l’établir, et s’entendent à le faire durer. Le plus souvent, ils s’ingénient, avec le plus grand succès, à faire de la plupart des êtres humains des bénéficiaires médiocres ou imaginaires de l’ordre en vigueur. La conséquence invariable est que la quasi totalité des présents, si profondément injustes qu’ils puissent être, se voient défendus par, non seulement par les privilégiés et leurs polices, mais aussi par  la plupart des hommes, avec cette énergie  passive qui est de si loin la plus grande de toutes les forces humaines.

Nul ne sait si la stratégie est efficace, mais ce qui est sûr, c’est que c’est une stratégie ludique, et quelle ne tue personne. L’action la moins efficace sera la plus efficace, chaque fois qu’elle sera la seule, ou la dernière des actions possibles. Je pense à ces ouvriers grévistes de l’ex Union Soviétique qui, à l’époque de Gorbatchev, accueillaient un ministre chargé de les convaincre de reprendre le travail, et qui, pour l’empêcher de parler sans être réprimés, s’étaient entendu pour tous applaudir. A tout rompre. Sans s’arrêter. Le ministre, d’abord ravi, a fini par comprendre que les applaudissements ne cesseraient pas, et qu’il ne pourrait pas parler. Il a été obligé de partir, sous les applaudissements, qui n’avaient pas cessé. Stratégie amusante, mais terriblement sérieuse. Peut-être la seule stratégie possible, et finalement fort efficace. Le propre d’une stratégie ludique est d’être imparable.

Il y a quelque chose de festif, mais aussi de tragique, quand un groupe, un peuple en est réduit à utiliser des stratégies ludiques. Il y a quelque chose de dramatique dans cette manière d’exprimer la fête. L’action ludique est la dernière possibilité pour celui qui n’a jamais la parole, ni plus aucune possibilité d’action.

La bruine est diffuse, comme un tact de la pluie. Une politesse exquise et délicate, comme une simple épaisseur de l’air. Le ciel en est opaque, car la bruine ne tombe pas. Elle flotte, elle se pose. Elle nous rend habitant d’un nuage, mais sans nous élever. Car elle pèse et appuie. Sa politesse a un prix, c’est notre immobilité. La bruine donne sa profondeur à l’air. Le ciel devient un océan d’en haut. La montagne est sous l’océan.

Dans le Yi-King, la montagne et l’océan sont des trigrammes qui peuvent indifféremment se trouver au dessus ou au dessous de chaque autre. Tout est possible, même l’impossible. Comme quoi, tous les pays sont en Chine. On pourrait le dire autrement : sous le chaos, le tao. Car le n’importe quoi est produit par une cette régularité qui apparaît spontanément, émerge comme un défi, partout où il n’y a rien ou bien trop. Car le vide et le trop plein sont les deux modes inverses du même rien, selon qu’il est encore ou déjà bruissant de tous les possibles. Qu’importe, au fond, le nombre de détails du fond ? tout est tout un: le fond les fond. Et c’est sur ce fond que brille chaque point, comme une goutte de pluie irisant les possibles.

La pensée de la mutation est un grand trouble pour une pensée de la causalité. L’idée déterministe, c’est qu’il n’y a qu’un seul avenir possible, à partir d’un état du monde donné. Depuis le Yi-King, la pensée chinoise considère que tous les états du monde seraient possibles à partir de n’importe lequel d’entre eux, si la manière toujours singulière dont un état nous est donné n’indiquait son avenir à qui sait le lire. Il ne s’agit donc pas d’une pensée du hasard, mais bien d’une pensée de la naissance de la détermination dans l’indéterminé. Ce n’est pas parce que tout est possible qu’il se produit n’importe quoi. Il y a des règles permettant de prévoir ; on peut très bien expliquer pour quelles raisons chaque situation émerge de la situation précédente telle qu’elle a été donnée, alors même que dans l’absolu, chaque situation est possible à la suite de n’importe quelle autre. Tout vient de ce que dans deux situation apparemment identiques, c’est-à-dire composées de la même série de six traits Yang ou Yin, chacun de ses traits peut être jeune ou vieux, et donc vieillir en se conservant, ou bien muter en son inverse. La conséquence est aussi nécessaire que paradoxale : tout est possible indépendamment des temps internes à la chose, mais si l’on tient compte de l’âge des aspects, l’avenir est inéluctable. Le jeu de la divination est la saisie de cette nécessité dans le libre jeu des possibles. La pensée chinoise permet d’envisager une prévisibilité des événements, de parvenir à une explication des phénomènes dans un cadre de parfaite réversibilité.